Parole citoyenne

Le fantasme raciste du grand remplacement

Le grand remplacement, le vrai, est une loi de l’existence humaine à laquelle aucun individu, aucune société ne peuvent échapper. Depuis la nuit des temps, les générations se succèdent et se remplacent. Elles ne se remplacent pas seulement du fait que l’humain est mortel, sexué et qu’il se reproduit. Ça, les fourmis, les grenouilles, les otaries ou les pinsons le font avec autant d’obstination que nous. Mais il existe une différence fondamentale entre cette faune et l’être humain. Les fourmis d’il y a deux mille ans se comportaient de la même manière que nos fourmis contemporaines. Les sociétés humaines d’aujourd’hui vivent assez différemment d’il y a seulement vingt ans. Chez les humains, le remplacement n’est pas seulement un phénomène biologique, qu’il est aussi, il est d’abord et surtout le fruit de notre capacité à inventer et réinventer notre humanité. Les enfants ne vivent pas comme les parents, ne pensent pas comme les parents, écoutent des musiques et adoptent des comportements qui ne reproduisent pas ceux des parents, qui peu à peu les remplacent.

La théorie raciste du “grand remplacement” dit tout autre chose. Elle sélectionne un caractère ou deux de certains d’entre nous : la consonance des noms, l’aspect du corps. Elle leur accorde la puissance d’établir une différence “raciale” entre les humains, une différence indélébile. Elle fonde sa représentation de nos sociétés en perpétuel remplacement générationnel sur une représentation fantasmagorique de “l’identité” à laquelle il faudrait ressembler pour être réputé membre légitime d’une communauté humaine.

Regardons les couleurs de nos enfants, écoutons la sonorité de leurs patronymes et voyons-les vivre. Dans les zones du pays où se mélangent des corps et des noms stigmatisés par le racisme, dans les écoles, les ateliers, les universités qu’ils fréquentent, nos fils et nos filles ont le plus souvent résolu le problème. Ils en blaguent. Ils n’en font pas toute une histoire. Ils vivent dans le tréfonds de leurs représentations et de leurs affects le sentiment de constituer à légitimité égale la même communauté, de continuer tels qu’ils sont la communauté formée naguère par les générations précédentes. Dans la langue française. Dans la perspective d’habiter à leur tour et à leur façon la terre française, à la teinter de leur jeunesse. C’est une mutation historique d’une importance majeure : nos enfants sont en train d’abolir cinq siècles d’histoire humaine où une poignée de nations ont conquis par les armes la totalité de la planète, justifiant cette guerre universelle de leur prétendue supériorité raciale.

Merci les enfants ! Remplacez-nous ! En mieux ! C’est aussi pour ça qu’on vous a mis au monde.

Article publié le 4 juin 2019.

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