Parole citoyenne

La colère et la pensée

La colère est une force et l’action civique a besoin de force. La colère face aux injustices est une force pour agir politiquement contre les injustices. À cause de ça, elle doit être prise au sérieux, écoutée, respectée. Mais réduite au simple réflexe du “y’en a marre”, cette force peut aller dans tous les sens. La colère allemande contre les conditions humiliantes et injustes du traité de Versailles qui concluait la guerre de 14-18 était légitime, méritait d’être entendue. Elle n’était pas seulement une colère nationaliste. Elle s’appuyait sur la misère de millions d’hommes et de femmes condamnées à la survie du fait de la ruine de l’économie du pays saigné à blanc par les “réparations de guerre”. On sait aujourd’hui comment cette colère fut politiquement utilisée. On connaît les tragédies infiniment plus graves auxquelles conduisit la manipulation de cette légitime colère par les nazis.

La colère contre les injustices peut aussi être une force bénéfique pour bousculer un ordre établi où certains disposent de fortunes délirantes tandis que pour des millions d’autres, la fin du mois est antidatée au 20, au 22, au 25, faute de moyens suffisants pour vivre normalement jusqu’au 30 ou au 31 (ou même jusqu’au 28, puisque nous sommes en février !) Mais pour que cette juste colère devienne un force citoyenne bénéfique, il faut qu’elle s’allie à la raison, à la pensée, il faut qu’elle débouche sur un temps de réflexion où sont imaginées ensemble d’autres façons de construire nos sociétés, de les gouverner, de les réunir.

Cette alliance entre la colère et la pensée est-elle aujourd’hui possible ? Elle est en tout cas pensable. La prise en compte même partielle de revendications dont la satisfaction semblait inatteignable est un effet de la juste colère et de sa force. Elaborer ensemble des règles qui, de façon pérenne, rétablissent de la justice ne se fera pas sans pensée, sans raison. L’école gratuite, la sécurité sociale, aujourd’hui la gratuité des transports urbains qu’adoptent de plus en plus de collectivités ne se sont pas faites sans colère contre l’injustice. Mais ces magnifiques innovations politiques, ces gloires de la civilisation française, ont aussi nécessité de la raison, de la pensée, de l’expertise… Pour avancer, il faut avoir des tripes. Mais la cervelle ne nuit pas. On tente leur alliance ?

Assemblée générale des ”Nuits debouts” à Nice le 6 mars 2016, © Aulchy

Article publié le 4 février 2019.

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