Parole citoyenne

Naufrage d’humanité ?

Fiction.

Je suis en mer et je navigue agréablement sur une embarcation sûre, dotée de tous les équipements de sauvetage recommandés. Au loin, dans les flots, une petite forme s’agite. Je m’approche. C’est une femme. Une femme qui se noie. Sans même réfléchir, je lui jette la bouée qui est à portée de ma main. Elle s’en saisit. Je l’encourage. Je la hisse sur le pont. Sauvée ! Je n’ai pas réfléchi, mais rétrospectivement, je sais que le geste qui m’a été si naturel, si spontané, n’était pas le seul possible. J’aurais pu me détourner de la petite forme affolée. J’aurais pu lui donner un coup d’aviron sur le crâne et la faire couler. J’aurais pu faire comme si je ne l’avais pas vue. Cependant, je ne me glorifie pas du geste spontané qui m’a été dicté par un sentiment humain si naturel. Fuir ma responsabilité de membre de la famille humaine dans une telle situation, je n’aurais pas pu en supporter la honte.

Hypothèse.

Faisons l’hypothèse que la réaction de ce personnage de fiction est très majoritairement partagée. Partagée par des navigateurs de droite comme de gauche, sans considération de fidélité politique, ni d’opinion sur les raisons qui ont conduit à un tel péril. On n’est pas des animaux.

Le mois dernier, une embarcation sûre et dotée de tous les équipements de sauvetage recommandés, a croisé en mer la détresse, non d’une femme, mais de cinquante huit personnes, dont dix-sept femmes et une moitié de mineurs. Cette embarcation, l’Aquarius, a répondu à leur détresse comme le personnage de cette petite fiction, qui ressemble à tant d’entre nous, de droite, de gauche, et même des extrêmes. Les passagers de ce navire sûr ont simplement refusé d’oublier qu’ils étaient des humains, pas des requins.

On peut analyser différemment les situations qui conduisent tant de nos frères et de nos sœurs humains à prendre le risque du naufrage. On peut légitimement imaginer des suites très différentes à ces drames : accueil fraternel ou reconduite à la frontière ; mise sous surveillance policière ou inclusion dans le corps social… Mais souhaiter que les fonds marins se chargent de régler la question, c’est anéantir sa qualité d’être humain.

Ce texte a pris le soin de partir d’une situation très concrète. Une situation qui pour la plupart d’entre nous est concrètement très lointaine. Mais faisons le pari que l’évocation d’une telle rencontre, puis la question « qu’est-ce que je ferais ? » rassurera la plupart d’entre nous sur notre attachement à la vertu d’humanité. Certes, tant que ces tragédies se déroulent au loin, sans visage et restent pour nous dans l’abstrait, on peut se laisser aller à l’indifférence. Mais quand le visage et les cris sont là, en face de nous, non, décidemment, impossible de laisser ce regard s’engloutir sans rien faire !

Il y a pourtant des pouvoirs politiques, des hommes et des femmes politiques concrets, concrètement chargés de gouverner nos sociétés, qui à l’inverse, sachant les naufrages en cours, font délibérément le choix de nettoyer la mer de toutes les bouées qui s’y trouvent. La non-assistance à personne en danger est un délit. L’action délibérée pour rendre cette assistance impossible, c’est quoi ? Peut-être un crime ! Un crime contre quoi ? Peut-être contre ce qui nous constitue en êtres humains. Un crime contre l’humanité ?

Article publié le 4 octobre 2018.

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