Parole citoyenne

Mémoire partagée

C’est l’histoire d’une jeune fille qui vit dans un pays occupé. Elle ressent en elle une puissante révolte contre l’occupant, sentiment qu’elle se représente comme une sorte d’appel sacré. Elle a confiance en elle, dans ses intuitions, dans ses voix intérieures. Tout, autour d’elle, la dissuade de s’engager contre ceux qui violentent son pays : toi, une fille, une gamine, une péquenaude, tu veux te dresser contre des puissants devant lesquels les hommes les plus puissants s’inclinent, tu veux nous faire croire que tes délires comptent davantage que la parole des experts, des généraux, des chefs de ta religion qui te commandent de te soumettre ?

La jeune fille ne répond pas. Elle agit. Animée d’une foi sans faille, rejointe par beaucoup, elle va mettre en péril les forces adverses. Elle n’a pas vingt ans. Mais les puissants, furieux, s’emparent d’elle par traîtrise, lui infligent un supplice atroce, jettent ses cendres dans l’eau d’un fleuve pour qu’aucun culte ne lui soit voué.

Raté. Dans le pays de cette jeune fille, la mémoire de son étonnante histoire est vive. Si vive que même les plus éloignés de l’inspiration qui l’a guidée tentent d’en capter frauduleusement l’héritage. Chaque année, le souvenir de la jeune fille est célébré. On la représente entrant à cheval dans une ville qu’elle a libérée. C’est un honneur de jouer ce rôle. Cette année, celle qui a été retenue pour incarner la jeune fille, rien qu’à la voir, on sait qu’elle peut représenter de façon très parlante l’espoir de vivre libre chez soi, libre, digne, respecté.

Le nom de la jeune fille qu’on célèbre à cette occasion est Jeanne. Jeanne d’Arc. Le pays est la France. La ville est Orléans. Beaucoup d’histoires convergent avec celle de Jeanne : sortir de la domination, imposer sa légitimité d’être humain dans l’action pour le bien de tous, légitimité égale pour tous, engagement proposé à tous. La mulâtresse Solitude et Danielle Casanova, Toussaint Louverture et Missak Manouchian, Louise Michel et Maurice Audin… Petite foule des courageuses et des courageux qui portent l’espoir. Celle qui, cette année, a été choisie pour représenter Jeanne lors des festivités orléanaise a la peau sombre, une peau à qui l’égale dignité d’être humain fut longtemps refusée. Un choix qui incarne bien la tension émancipatrice portée en son temps par la petite bergère de Domrémy. Un choix dont les insultes imbéciles de quelques attardés racistes soulignent la pertinence.

Article publié le 2 mars 2018.

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