Parole citoyenne

La minute nécessaire de l’isoloir

L’élection présidentielle, bientôt suivie de l’élection des députés, nous propose un rite significatif, le passage dans l’isoloir. Il s’agit, bien sûr, de protéger le secret du vote, c’est-à-dire protéger nos choix des pressions extérieures. L’enveloppe entre vide dans l’isoloir. Elle en sort fermée. Mais il y a un autre impératif démocratique que protège l’isoloir.

Quand nous allons voter, le choix que nous faisons est d’une nature qui l’éloigne absolument de celui que nous faisons, devant les bacs congélations des super-marchés pour décider de quelle marque de frites nous allons régaler notre tablée. Ce choix parmi les frites, tout à fait honorable, répond à notre désir immédiat et à la préoccupation que nous avons, le cas échéant, de la petite communauté familiale qui en profitera avec nous. Pas besoin d’isoloir pour répondre à ces stimuli.

Le choix d’un nom sur un bulletin de vote se distingue aussi radicalement des réponses que nous pouvons donner aux employés intérimaires des entreprises de sondages qui nous arrêtent dans la rue ou nous appellent au téléphone pour nous demander vers quel candidat ou candidate va dans l’instant notre préférence. L’isoloir serait ici considéré comme un moyen de fausser des résultats qu’on présente souvent comme des “photographies” de l’opinion. Le rideau qui protège la démocratie est un avertissement à la photographie.

Mais dans le moment grave où nous participons à une décision qui engage le présent et l’avenir des 65 millions d’habitants de notre pays, les règles de la République exigent ce moment d’isolement, de silence. Et paradoxalement, jamais peut-être ne sommes nous davantage reliés à l’ensemble de nos concitoyens que dans cet instant de solitude. C’est bref, mais ça symbolise une exigence citoyenne sans laquelle la démocratie dépérit : le choix du vote est une responsabilité que nous prenons vis-à-vis de toute la communauté ; il n’est pas responsable, il n’est pas civique, il n’est pas démocratique de le faire sans en avoir mûrement pesé les conséquences pour nous et pour tous les autres. Quand la politique réduit notre vote à un simple réflexe, comme le chien de Pavlov bave à chaque fois qu’on lui présente un sucre, elle asphyxie notre dignité, elle asphyxie notre capacité au civisme, elle asphyxie la vie démocratique elle-même. Union, action, contre le chômage des neurones !

Article publié le 3 mai 2017.

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