Parole citoyenne

La dictature, ça arrive comment ?

La démocratie marche sur deux pieds. Sinon elle boite et s’effondre. Premier pied : des procédures de choix des gouvernants soumises au verdict du peuple. C’est indispensable mais ça ne suffit pas. Un chef d’État élu par une majorité, mais qui abolit la liberté de la presse ou l’indépendance de la justice est un dictateur. L’Histoire ne manque pas d’exemples de cet ordre. L’élection majoritaire n’est d’ailleurs pas la seule clef dont nous disposons pour ouvrir le pouvoir au peuple. Les jurés d’assises, choisis par tirage au sort, jugent “au nom du peuple français” et chacun comprend que leur représentativité n’est pas usurpée. Recueillir une majorité de suffrages n’est pas à soi seul une assurance de démocratie.

Deuxième pied : la démocratie nécessite des formes institutionnelles et un contenu politique qui garantissent la liberté : liberté d’expression, séparation des pouvoirs, contrôle populaire, programme politique émancipateur… Un monarque absolu qui daigne laisser s’exprimer des opinions contraires à son gouvernement et s’interroge sur ce que souhaite son bon peuple n’est pas un démocrate, il est ce qu’on appelait jadis un despote éclairé. On voit aujourd’hui des personnalités richissimes et altruistes, utiliser une part de leur tas d’or pour déterminer, grâce à des fondations qui souvent portent leur nom, les politiques dites humanitaire que leur inspire leur conscience. C’est mieux que de s’en gaver ou de s’en servir pour exploiter les gens. Mais ces gouvernements privés ne sont pas démocrates. Despotes éclairés d’un nouveau genre ? La forme de gouvernement inaugurée par la déclaration des droits de l’homme fut d’abord très imparfaitement démocratique. Elle proclamait que tous les humains naissent libres et égaux en droit, mais toléra l’esclavage et excluait les femmes du suffrage.

L’histoire de la liberté ne connaît pas de point final. Procédures et contenus démocratiques ne suffisent toujours pas. Sans la puissance citoyenne d’un peuple tendu vers les idéaux démocratiques, ils ne peuvent s’enraciner. Pour que le Front populaire ou le gouvernement de la Libération parviennent à imposer leurs réformes telluriques – libération du temps, accès gratuit aux soins, vote des femmes… –, il leur fallut s’appuyer sur la puissance du peuple mobilisé par les grandes grèves de 1936 et autour des combats héroïques de la Résistance. Il existe aussi des phases où le peuple connaît comme une dépression démocratique, où il perd confiance dans sa puissance et accepte de s’en remettre aux solutions autoritaires. Dans ces tristes temps, il renonce sans trop de peine à l’idéal de liberté, d’égalité, de fraternité au nom du maigre confort qu’on lui promet à ce prix et que jamais, nulle part, on n’a vu suivre ces abandons. La dictature hante ces effondrements de la citoyenneté démocratique. Nous discernons aujourd’hui que la menace n’est plus totalement exclue. Chacun et tous ensemble, redonnons du nerf à notre responsabilité citoyenne.

Article publié le 3 mars 2017.

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