Parole citoyenne

Les enseignements de la civilité républicaine

Les mots “citoyenne” et “citoyen” furent quelques années durant une salutation obligatoire. Cet usage imposé durant la Révolution française ne dura pas. D’abord parce que la Révolution elle-même fut mise à mort par Napoléon Bonaparte et que, mise à part la courte et glorieuse parenthèse de la Seconde République, s’ensuivit une restauration monarchique de trois quarts de siècle. Mais aussi parce que les comportements ne s’imposent pas par le haut, qu’ils murissent et donnent leurs fruits à partir du terreau que constitue l’esprit du peuple. Les aristocratiques “Madame”, “Monsieur” et “Mademoiselle” s’imposèrent donc dans la République, quand elle s’installa définitivement après la chute du Second Empire.

Ces termes sont la contraction de Ma Dame, du latin domina (maîtresse), Mon Seigneur, Ma Petite Dame (notre Mademoiselle, aujourd’hui contesté), le Ladies and Gentlemen des anglophones. Au temps des rois, ces termes sont réservés aux membres de la noblesse et du haut clergé. Les manants sont sèchement interpelés par un “Martin”, un “Durand”, un “Tartempion”, sans autre forme de procès. Dans le Tiers-Etat, seuls quelques “bourgeois gentilshommes” à qui la fortune permet de “vivre comme des princes” annexent l’appellation nobiliaire. En renonçant à la dénomination idéologique et artificielle de Citoyenne, Citoyen et en s’arrogeant les titres naguère réservés à “la race des seigneurs”, le peuple de la République ne renonce pourtant pas à l’égalité. Il étend les honneurs à l’ensemble de la société. Peu à peu s’installe le réflexe de glorifier tout interlocuteur, quel qu’il soit, de cette dénomination aristocratique. Madame, Monsieur : noblesse universelle !

On peut lire encore autre chose dans cette séquence de la civilité française. La noblesse n’est pas seulement un ordre des sociétés aristocratiques. Le mot désigne aussi une vertu. On dit un cœur noble, une conduite pleine de noblesse, et à l’inverse, une personne dénuée de toute noblesse est qualifiée d’ignoble. Reprendre et étendre les politesses honorifiques dont les aristocrates se réservaient l’exclusivité, c’est comme si la citoyenneté égale et libre qui caractérise l’idéal républicain revendiquait la grandeur d’âme abusivement annexée par la noblesse de rang. Peut-être y a-t-il à méditer sur une histoire de nos civilités qui nous tire vers le haut, dans un temps où le discours politique donne parfois l’impression que les citoyens ne peuvent être mobilisés que par leurs instincts les plus bas…

Article publié le 30 novembre 2016.

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