Parole citoyenne

Jeunesses en réseau

Des réseaux sociaux proposés sur le web et de la passion avec laquelle la jeunesse s’en est emparée, les plus anciens voient souvent les “dangers”, les ridicules parfois, les manipulations dont ils peuvent être le support, leur disponibilité à l’émergence d’une “société du contrôle”. Mais cette utile distance critique ne doit pas faire oublier la profonde modification qu’ils introduisent dans la vie collective. La première consiste dans la nature même du réseau. Nous sommes habitués par l’histoire à une organisation sociale hiérarchisée, avec des centres et des périphéries, la tête et les membres, des modèles et des “modelés”, la volonté de couvrir et de contrôler la totalité sociale. Dans le réseau, chacun est tour à tour un centre. Il suffit d’y prendre la parole. Les échanges qui s’y déploient sont poreux à tout “ce qui nous passe par la tête”, du pire au meilleur, et chacun à notre place, nous contribuons à former “l’air du temps”, c’est-à-dire des représentations dont nous nous servons pour nous repérer dans le monde et pour l’inventer. Le réseau n’est pas enfermé dans un territoire et ses “frontières” se modifient sans cesse. Il ouvre une place publique d’un nouveau type dont nous avons, la jeunesse surtout, la responsabilité d’assurer le bon usage.

Autre caractéristique tout à fait nouvelle, cette place publique s’étend au monde entier. Des millions de jeunes Français ont des parentés, des amitiés, des relations personnelles ou simplement informatives avec d’autres jeunes situés sur tous les continents du monde. Les voyages laissent des traces durables à travers les échanges d’e mails ou les demandes de contact sur les réseaux. Le cousin bamakois d’un jeune Fontenaysien peut ainsi faire partie de son quotidien, entrer dans son réseau, y apporter les inflexions propres à sa situation. Chacun compte pour un. Chacun parle en son propre nom, de son propre point de vue, au sens optique de l’expression. Les “complexes” liés aux situations de domination sociale, nationale, identitaire s’émoussent. Une conversation planétaire prend corps.

Ce qu’il en sortira, nul ne le sait. Mais cette réalité nouvelle est là et c’est la jeunesse qui en est le principal artisan. C’est dans la jeunesse qu’on en rencontre les meilleurs virtuoses. Ce qui se noue ici invente le monde. Cette irruption de la jeunesse dans l’auto-définition du monde, dans le récit par lequel notre monde se dit et prend conscience de lui-même jette une lumière singulière sur le débat un peu rance qui agite certains politiciens autour de la notion d’identité. L’identité est une photographie, un instantané qui dit une certaine vérité, mais une vérité immédiatement mise en cause par le mouvement de la vie. L’identité gauloise du temps de Vercingétorix a été mais n’est plus. L’identité française du temps où la France n’était quasiment constituée que de Blancs a été mais n’est plus. L’identité catholique du royaume de France a été mais n’est plus. Les intonations et la langue même des chroniqueurs radio des années 50 ont été mais ne sont plus. La France s’invente sans cesse, dépasse sans cesse ses identités successives sans jamais perdre sa singularité, nœud d’expériences humaines unique au monde et sans cesse renouvelé. L’émergence des conversations en réseau, la place que les jeunes y prennent, la légitimité de chacun à y prendre part à égalité nous donnent à tous une nouvelle responsabilité civique. Cette responsabilité accompagne l’éternelle fonction de la jeunesse, ouvrir de nouveaux chapitres à notre histoire commune.

Article publié le 6 octobre 2016.

Share This Post On