Parole citoyenne

La vérité, la raison, la citoyenneté

En matière de parole publique, le langage publicitaire a pris le pas sur tous les autres. C’est lui notamment qui est aux commande de nos programmes télévisés, décidant de ce qui passera aux heures qui rapportent le plus, sélectionnant les informations non pour leur importance de fait, mais pour leur capacité à nous rendre perméables au boniment commercial. Le langage publicitaire n’avance pas masqué. Nous savons tous qu’acheter tel produit nettoyant ne va pas transformer notre cuisine en palais servi par des créatures à la plastique irréprochable. Nous savons aussi que statistiquement, la campagne publicitaire pour le produit en question se traduira par un boom sur les achats. Avec ou sans notre consentement, nous nous laissons séduire. Message amputé de la plupart des fonctions du langage : la vérité, le raisonnement, l’échange… Message réduit à ses facultés de séduction.

Le discours politique, indispensable à la formation de nos opinions citoyennes, est lui aussi contaminé. Au point que désormais, il provoque souvent un scepticisme de plomb. L’accusation de “mensonge” portée par beaucoup sur les “promesses” des “politiques” ne qualifie pas seulement le contenu de ce qui est dit, mais aussi, surtout peut-être sa forme, confiée sans gène à des agences de publicité qui traitent avec les mêmes recettes les charmes d’un yaourt, les appas d’une limousine ou les grâces ensorcelantes d’un “produit financier”.

Or, pour exercer nos fonctions citoyennes, nous avons absolument besoin de vérité et de raison. La vérité d’abord, même si elle est en l’occurrence diverse. Elle oblige nos personnalités politiques comme elle nous oblige nous-mêmes. La camoufler, la falsifier, c’est détruire la possibilité même du choix démocratique. La vérité ne suffit pas. Notre expérience immédiate et nos émotions peuvent provoquer des jugements spontanés et sincères, mais qui ne résistent pas une seconde à la critique. Ce qu’on appelle le populisme, c’est justement le laisser-aller qui nous conduit à en rester là, enfermés chacun dans des certitudes qu’il est bien difficile de partager raisonnablement avec d’autres. À l’exigence de vérité s’ajoute la réflexion raisonnée. C’est munis de ces deux forces que nous pouvons échanger nos idées, constater nos divergences tout en les acceptant, parce que nous savons qu’elles ont des fondements partageables. C’est grâce à l’exigence de vérité et aux enquêtes de la raison que nous pouvons évoluer, éventuellement changer d’idée, adapter nos perspectives communes aux modifications du monde.

Article publié le 4 mars 2016.

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