Parole citoyenne

Penser la patrie

La patrie est une réalité matérielle et symbolique suffisamment puissante pour qu’il ne soit pas nécessaire de la fétichiser : un sol et ses paysages, des souvenirs d’enfance, des perspectives de vie, des relations sociales, une ou des langues, des formes de comportement, des histoires communes… Ce patrimoine, l’aimer est un sentiment naturel. Non pas l’idolâtrer. Le défendre quand il est attaqué est une réaction légitime. Non pas l’imposer aux autres. Faire communauté avec tous ceux qui le partagent concrètement est une perspective bénéfique, mais en exclure tel ou telle au nom de la race, de la religion, de l’antériorité familiale ou des fautes de syntaxe porte toujours le malheur et le déclin.

Toute patrie vit sous le régime d’un remplacement permanent. Il y a d’abord, massif et général, le remplacement des générations, qui est aussi le remplacement des corps. La taille moyenne des Français a pris 10 cm en un siècle. L’abolition de l’esclavage, la fin de la colonisation et la modernisation du voyage ont multiplié le nombre des Français dont les traits évoquent l’Afrique, l’Asie, le monde… Alimentés en continu par les nouvelles connaissances, les nouvelles pratiques, les nouvelles tendances, les ruptures historiques et les inventions de l’imaginaire, les esprits se modifient sans cesse.

Quand un ou une compatriote nous dit : "je ne reconnais plus ma France", cela ne signifie pas qu’il faille exclure de "sa" France ceux qui ne lui ressemblent pas. Il nous faut plutôt l’aider à réintégrer " la" France. Non pas la patrie fétichisée, mais la patrie réelle où certains lui ressemblent et d’autres ne lui ressemblent pas. C’est un débat fraternel qu’il est bon de mener sans crainte ni préjugé. Quelle que soit sa couleur, sa religion, son opinion politique, tout Français, toute Française d’aujourd’hui a de très fortes chances d’intégrer un jour, dans son cercle de famille, un ou une compatriote "qui ne lui ressemble pas". Y être disponible ne fait pas de mal. Ni à soi-même, ni à la patrie.

Un jour, dans l’histoire de la patrie française, certains d’entre nous que rien dans leur corps ne distinguait de leurs compatriotes furent obligés sous peine de mort de porter une marque distinctive, une étoile jaune. Certains compatriotes imaginèrent alors qu’ils "ne leur ressemblaient pas". L’étoile jaune n’épargnait pas de la mort. Elle y conduisait. Gardons-nous de ça. Bouchons toutes les voies qui mènent à ça. Précautionneusement. Sans attendre.

Article publié le 3 novembre 2015.

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